L’Alliance des Jeunes Chômeurs aspirait au statut d’ONG mondiale jusqu’à ce que ses partisans soient massivement envoyés sur les fronts des nouvelles guerres.

Pendant tout le temps des mobilisations, les cités du monde non barbare avaient vibré sous les pas des foules de manifestants défilant sous le slogan “AJC ou Vagissez”… Puis revint le temps des couvre feux.

Comme un puissant s’enfonce dans un puits sans fond, les leaders  de ce mouvement économique mondial anti-racial se dispersèrent, préoccupés d’éviter le sort de “chair à canon” sur cette planète de fous.

On finit par ne plus les attendre après avoir souhaité qu’ils ne reviennent pas voir ce que nous étions devenus, des ombres mortes de terreur loin sous la surface des villes anéanties.

Pour la première fois dans l’histoire des civilisations, personne ne prétendait agir sur la base d’une vision stratégique, la tactique unanime s’épelait avec les lettres du verbe “survivre” car l’anarchie s’était de nouveau intronisée reine du destin des vivants.

Les conclaves continentaux des faux dirigeants s’étaient rués vers leurs abris sûrs et y avaient ratifié, dépourvus de tout espoir de revivre un jour la paix, l’entrée en guerre de leurs nations respectives.

La révolte des animaux domestiques, dévolus par la soudaine austérité de leur maître à se nourrir sur les décharges de déchets, fit écho aux racontars fantastiques des pêcheurs et fermiers sur l’agressivité anormale des requins, alligators, loups et autres fauves. Des porcs auraient dévoré deux jeunes adolescents.

Sans signe avant coureur de leur retour à la bestialité, les animaux de compagnie d’hier avaient attaqué les enfants, les personnes âgées avant de s’en prendre aux femmes et rares hommes restés à l’arrière des affrontements entre humains.

En véritables charognards qui des os raclent la peau, les troupeaux de vaches broutaient les chairs des cadavres avec l’avidité d’ours noirs avant l’hiver, les meutes de chiens et chats s’étaient alliées en des curées sur fond d’orgies contre nature alors que  les crânes jonchant les avenues et boulevards étaient livrés en pâture à la rapacité des nuées de mouettes, pigeons et moineaux enragés.

Absolument plus rien ne provenait des campagnes, pas même ces colonnes traditionnelles de réfugiés fuyant les zones bombardées, et le peu de communication avait cessé lorsque plus aucun messager n’en revint.

En notre “qualité” de célibataires-déserteurs-militants des droits humains, nous avions partagé et affecté sur des critères démocratiques chaque parcelle des galeries profondes du réseau d’assainissement de notre quartier , veillant  aux priorités vitales, réduisant la détresse et l’inconfort des veuves et orphelins, rassurant mères et enfants et combattant sans cesse les occupants initiaux, des millions de rats fous furieux, vite repris de leur hésitation lors de notre invasion éclair et maintenant “comme” organisés dans leur guérilla de libération de leur ex-territoire.

La gestion de nos réserves chaotiques, beaucoup de ci et peu de cela, fut à la source de l’impensable, la guerre suburbaine entre rassemblements rescapés pour la propriété des ressources restantes, la valeur d’un extincteur à neige carbonique, en tant qu’arme anti-rongeur, reléguant celle de la vie humaine au rang des “muséables”, des carnages eurent lieu autour d’une citerne d’eau potable et tous les stocks d’aliments ou de médicaments tombèrent vite entre les mains du seul quartier équipé d’armes à feu.

A mon départ de cet enfer, il était encore entre les mains d’une femme dont la cruauté n’avait d’égale que la beauté… Mais rien ne dure longtemps là bas, laissez vous emporter par le sommeil et vous êtes sûr d’en mourir.

Toutes ces civilisations sophistiquées savaient pourtant ne pas avoir le droit à l’erreur, ce n’était un secret pour personne que l’évolution ne devait être ni mesurable ni muselable, que stopper la migration humaine par des politiques pétries de l’idée selon laquelle  “Que l’Autrui choît, seul compte Soi” sèmerait les germes de l’annihilation de tous les groupes, tout comme la majesté d’une banquise finit un jour par se fissurer  sous son propre poids et fondre en larmes sans savoir pourquoi.

Ne cédant pas à l’illusion du choix, je savais que je ne devrais mon salut qu’à mon instinct qui me hurlait de partir le plus loin possible de mes semblables, de partir à la rencontre de l’inconnu vers un désert salvateur.

Le froid, la désolation et le brouillard glacial installés sur les immenses terres inondées disaient sans équivoque que toute la Nature était redevenue sauvage, que toute randonnée ouvrait la chasse et que j’y figurerais, cette fois, le rôle du gibier.

Comment avais je réussi à arriver jusqu’ici, qu’est ce qui a guidé mes pas vers ton toit, m’a préservé de croiser la piste de mes prédateurs, ces questions me hantent au coin de ce feu où la paix semble ne pas avoir pris congé, je n’y crains pas de t’accorder ma confiance et de m’endormir, enfin, après toute cette souffrance.

” Entre donc, Frère,

Tienne est cette antre entre les mondes, mais prends garde car elle te semblera jour après jour identique tandis qu’au grand jamais elle ne sera pareille à elle même.

Comme l’eau nue de ces vagues, les grains dansants de cette plage, le relief déchantant de ces rochers, la lumière aveugle du soleil ou l’air libre de ces cieux.

Tout est nouveau sans être neuf du début à la fin du Temps et si tu t’amuses à faire bondir ton esprit de l’autre côté des étoîles, tu serais bien surpris de ne pas les retrouver au même endroit.

Si ton regard réussit à franchir ce voile, tu sauras qu’une force unique préside à l’ensemble et, en tant que telle,  “se doit” d’être la source d’inertie invariable qui imprègne et dompte, l’espace de chaque création, le chaos naturel.

A ce stade, ma grotte te semblera un paradis sur cette terre que personne ne quitte car tu y auras, nuit après nuit, des songes qui t’amèneront à rester… Jusqu’à la fin, comme moi.

Tu peux encore partir, ce n’est pas trop tard, mais reste encore un peu, le temps que je fasse semblant de m’en aller.

Pour voir… Tu sais, je ne suis jamais mort avant.

Et où irais tu ? Il n’y a plus rien ailleurs”.