Il était une fois un monde nauséabond, couvert de mares et cages d’acier rouillé où ne subsistait plus de la beauté qu’un minuscule pré.

Il était si petit que les racines des arbres devaient, sans céder à la panique, attendre chacune “l’heureux tour” pour puiser la lointaine eau propre.

Ils se souciaient peu que le ciel soit constamment gris métal, considérant les nuages tels les protecteurs de cette ombre clémente sous laquelle ils s’accrochaient par instinct de survie.

En revanche, leurs branches élevaient haut leur feuillage en une fervente prière aux pluies acides pour qu’elles veuillent bien tomber ailleurs.

Cette paix imposée par l’agonie du climat et la fureur du soleil restait d’autant plus précaire que les fougueux fruits ne s’en préoccupaient pas.

Tout à leur élan naturel, les  bourgeons fleurissaient sous les cèdre, caroubier, figuier, olivier, citronnier et arganier, bariolant de leurs couleurs les frondaisons vite alourdies comme les mamelles des femelles mammifères d’antan.

Aucune personne “sensée” n’ayant survécu pour les cueillir, ils mûrissaient tout leur saoul jusqu’à la chute, le plus souvent dans les eaux glauques du marécage.

Tristes, les troncs vibrèrent vite d’inquiétude sous l’emprise de la pousse des jeunes arbres “chanceux” d’avoir été semés à leur pied.

De mauvaise augure, l’arrivée de nouveaux hôtes amorcait un drame auquel l’ilôt végétal risquait de pas trouver une issue pacifique.

Alors, les esprits furent invoqués et l’oracle prédit que seule la démence d’un être humain pouvait dispenser les arbres d’assassiner leurs enfants en étouffant leurs frêles racines sous terre.

Les chants des vents et de l’eau souterraine disaient leur amour de cet Eden en déclamant le visage meurtri affiché partout par la terre en colère.

Un soir, ils apportèrent un son étrange filtrant entre les bourrasques de la brise, semblant provenir des marais derrière l’horizon.

Sous le préau des branches toutes excitées de curiosité, l’assemblée des arbres attesta qu’il ne s’agissait pas là d’un criquet ou d’un serpent à sonnettes.

L’évènement s’apparentait à de la magie, aucun des humains de l’époque n’ayant été aperçu dans les parages depuis une éternité.

Ils et elles décidèrent d’exhaler de concert leurs senteurs musquées, épicées, ambrées et florales dans l’espoir d’alerter de leur présence la source du son.

Bien leur en prit, je commençais à m’ennuyer du décor apocalyptique et même ma flûte ne réussissait plus que difficilement à m’extraire de la léthargie de ma longue marche.

J’avais beau choisir de quel champignon me nourrir, éclaircir la boue pour y puiser à boire, le saumâtre et le toxique dominaient tellement mes sens et mes songes que j’en avais fini par me prendre pour un lézard.

Lorsque les effluves de mes nouveaux amis avaient enchanté mes narines en les tatouant d’espoir, je crus un instant avoir été enfin libéré par la folie.

Cela faisait déjà si longtemps que je me refusais à abdiquer ma quête que la décision de m’aventurer vers cette odeur de paradis prit une allure de fête.

Et c’est en jouant ma mélodie préférée que j’avais pataugé des heures vers les nuages clairs, rebroussant chemin dés que la piste parfumée s’amenuisait.

A la nuit tombée, j’étais encore sauf mais la santé de mon esprit hagard était manifestement sérieusement entamée par les promesses de ce rêve éveillé.

La preuve en est que j’avais continué mon chemin à l’aveuglette en défiant la vase mouvante et les incessantes morsures infligées par les essaims d’insectes voraces.

De l’aveu même de mes six hôtes verts, dés l’aube, nul n’escomptait plus mon arrivée et tous s’étaient résignés au sort fatal qui guettait leur progéniture.

“Quand le son s’est éteint, notre résine a fondu dans nos veines. Nous ignorions si notre message avait touché quelqu’un et le silence était revenu plus cruel que jamais”.

“La teinte de votre coin de ciel m’a sauvé en m’indiquant votre pénombre épargnée par la canicule”, leur avais-je répondu en mastiquant langoureusement les fruits savoureux du figuier majestueux.

Depuis ce jour, nous vivons en parfaite entente cette symbiose fructueuse, je me suis mis au travail et pas une année ne s’écoule sans que mes remblais n’agrandissent notre territoire.

Bientôt, notre oasis deviendra un continent, orphelin de naissance mais peuplé d’une flore sans autre prédateur que son propre serviteur.

Bizarrement, la solitude me pèse depuis que je ne suis plus seul.

Je commence à céder à l’exubérance de l’ambiance.

A reprendre la vie au sérieux.

Même si je ne suis pas deux.