L’équipe aurait quand même pu faire un petit effort et le nommer autrement !

Sa conception avait nécessité des années de recherche, d’expériences à l’éthique douteuse et de budgets détournés de leur vocation humanitaire.

Mais les scientifiques manquèrent d’imagination pour donner un prénom “acceptable” au tout premier garçon né sans aucun parent.

L’explication, s’il y en a une, ne peut être qu’horrible… Cet enfant n’est pas censé quitter un jour l’enceinte du laboratoire !

L’ampleur de l’injustice passa donc inaperçue au regard des bénéfices espérés de cette agression caractérisée à l’encontre de Mère Nature.

Mais croyez bien qu’elle n’en finit pas d’hurler de rire !

Pourquoi donc ?

Tout simplement que, contrairement à nos mémoires aléatoires, la sienne n’oublie rien, ni les essais d’immortalité des pharaons ni la stérilité invaincue des incas.

Y naquit sans s’en douter au sein d’un panier de crabes uniquement préoccupé(e)s par leur succés et l’écho que ne manquerait pas d’avoir cette “génération contrôlée” dans les hautes sphères mandarines du savoir marchandé. 

L’idée de base de ce projet ambitieux avait été exposée dés le 18ème siècle par un savant qualifié de fou parce qu’il prétendait concevoir une “machine humaine” complétement dépourvue de complexe reptilien donc de toute capacité au doute, à la peur ou au désir.

Il ne s’agissait pas tant de procréer des êtres exemplaires mais plutôt de mettre à la disposition de l’armée de l’empereur des combattants irréductibles et agressifs que les nouvelles armes ne feraient pas reculer.

Il n’avait pas eu le temps d’avancer dans ses élucubrations.

Une nuit, alors qu’il exhumait le cadavre d’un adolescent pour le disséquer et en extraire les organes vitaux, les villageois le surprirent en flagrant délit et se firent une joie de le dépecer vif à mains nues.

Trois siècles plus tard, ses croquis ont refait surface à l’occasion d’une vente aux enchères d’antiquités acquises par un prestigieux collectionneur anglais… Le père de la directrice de recherche qui nomma si brièvement cet infortuné “fils de personne”.

Né les yeux ouverts et le torse velu, son regard était magnifique de candeur.

Il le promenait partout en projetant cette curiosité avide qui en sourdait sans parcimonie.

Au point que, dés le premier jour, sans que nul n’y prête attention, tous et toutes veillait scrupuleusement à éviter de croiser ces deux yeux d’un châtain bien trop transparent.

On aurait dit qu’il voyait jusqu’au coeur de chacune de leur conscience… Un territoire jonché de squelettes et parsemé d’erreurs pas toujours médicales.

Bien vite, il se retrouva quasiment seul avec les murs.

Qui songeait à le cajoler ou à le bercer, à lui offrir un zeste de cette maternelle affection dont il était spolié ?

En quarantaine au sein de l’aîle la plus sécurisée du bâtiment, il ignorait que ses “géniteurs” avaient vendu “le principal”, lui, ses accessoires et tout le matériel à une autre équipe travaillant pour les militaires.

Ces derniers jugeaient que la sécurité nationale pouvait être compromise si ce secret venait à tomber entre des mains ennemies… Ou amies.

Ils se chargeraient donc de finaliser le procédé et de générer “Z”, le premier specimen de la nouvelle race dont le cariotype idéal l’immuniserait et accélérerait la guérison des blessures.

Le premier prototype, une fille étiquetée X, était né atrocement.

Aucun membre n’était à sa place “correcte” et, pourtant, elle s’entêtait à ne pas mourir par elle même.

Elle fut rapidement euthanasiée et quelle ne fut la surprise des praticiens de découvrir en son minuscule thorax supplicié deux coeurs au lieu d’un.

Y n’était pas supposé entrer un jour à l’école ni jouer comme le font si bien les autres enfants.

En fait, il ignorait naturellement jusqu’à l’existence de petits êtres de sa taille.

Aucun langage ne lui fut présenté et j’étais le seul non-membre de l’équipe à pouvoir accéder à la salle d’examens où il habitait… Pour la nettoyer.

Ainsi, quotidiennement, je lui rendais la moins brève visite que je pouvais en ralentissant l’accomplissement de ma besogne par toutes les astuces possibles.

Qui aurait suspecté un autiste, qui plus est docile et détaché ?

Pour n’éveiller aucun soupçon, j’allais jusqu’à provoquer un court circuit électrique et profiter du black out pour faire déguster à “mon” bébé les délices du chocolat noir amer.

Et, avant que les caméras ne fonctionnent à nouveau, je lui essuyais avec soin la commissure des lèvres en toute hâte.

Si vous aviez vu la lueur de bonheur rayonner dans ses pupilles, vous comprendriez sans peine ce qui m’a poussé à faire “ça”.

Peu à peu, les hommes et femmes en blanc me sont apparu(e)s comme des monstres froids et cruels.

Leur inhumanité appelait sur nous des malédictions dont la responsabilité incombait à nous tous sauf aux victimes de leurs expériences.

On m’avait embauché pour faire le ménage en raison de mon handicap à diversifier mes centres d’intérêts.

Je ne suis capable en effet de me concentrer que sur un seul domaine inchangeable.

Je m’y suis senti à mon aise jusqu’au jour fatidique où la petite fille est née.

Ses hurlements, la déception sur les visages, la méchanceté de ses bourreaux… Mon impuissance à la sauver.

Mais cette fois ci, je ne suis pas resté les bras croisés sur ma serpillère.

Je savais, pour l’avoir entendu “innocemment”, que le transfert aurait lieu le lendemain au plus profond de la nuit.

Il m’en a fallu du temps pour comprendre le pourquoi de ma présence sur ce monde.

Et j’ai décidé que, lui aussi, aurait la chance de découvrir sa raison de vie.

Vous me demandez ce qui m’a poussé à commettre un tel carnage, vous savez tout à présent.

Vos séances de torture sont-elles si inefficaces que vous vous sentiez “obligés” d’user de politesse ?

Ce n’est pas ma faute si je ne connais pas la sensation de la douleur.

Vous me découperiez en morceaux, vous me scalperiez vif que je ne vous dévoilerais jamais où il se cache.

Parce que je sais quel sort il vous réserve.

Et je sais que c’est ce que vous méritez.