Tu montes chéri ?

 

Le crissement des pneus sur le bitume défoncé m’avait fait sursauter.

 

Mais cette voix grinçante me perça les tympans.

 

Je me retourne à contre cœur pour me retrouver face à l’horreur.

 

Les colifichets et accessoires soulignaient ce visage peinturluré au lieu de le faire oublier.

 

Son âge n’était plus à supposer tant le regard lourd d’insistance trahissait la concupiscence de son âme.

 

Sa face bouffie indiquait une cirrhose avancée et son appartenance à ces récentes générations de femmes alcooliques au leitmotiv “cul sec toujours, de modération nenni”.

 

On m’avait pourtant prévenu, là bas au village, que les villes des basses plaines étaient mises à sac.

 

Les marchands ambulants avaient colporté la rumeur du pillage de quartiers entiers des zones huppées.

 

Commissariats à feu et à sang, les forces de police, débordées par la furie des foules paniquées, n’eurent d’autres recours que de se réfugier dans la première caserne venue.

 

Les pompiers, citernes et réservoirs vidés, ne savaient plus à quel saint se vouer pour combattre les foyers d’incendies allumés par les vagues de canicule.

 

Il avait fallu cet appel au secours pour m’extirper de ma léthargique béatitude de troglodyte allergique à ses congénères atterrés…

 

Un SOS impossible à ignorer en un soir de feintes et de louvoiements où le sort de mes proches encore citadins me préoccupa au delà de la beauté de l’astre fuyant derrière les cimes de granit rose.

 

Mon admiration inquisitrice avait été interrompue par ce messager, éreinté mais rasséréné d’être encore sain et sauf après une escalade aussi périlleuse.

 

Un instant, le temps qu’il récupère son souffle à l’entrée de ma grotte, je me moquai gentiment de la généreuse stupidité qui avait mené ses pas jusqu’à cette impasse en haute montagne.

 

Et comment comptais-tu redescendre ? Lui dis-je en montrant du doigt le village loin en contrebas.

 

En son esprit, je contemplais la peur se frayant une voie tel le tracé de la foudre entre ciel et terre.

 

Au point que sous mes yeux grandissait la sensation qu’il risquait soudain d’en devenir amnésique.

 

Mon rire tonitruait entre les mains de l’écho qui s’amusait de me renvoyer mon vœu de silence au visage avec la rage d’un punching ball en retraite.

 

Délivre ton message avant de l’oublier, je me charge de te ramener à bon port !

 

Au son de mes mots, l’adolescent téméraire s’apaisa rapidement et se mit à parler.

 

Le clan des hommes verts est arrivé hier soir, en piteux état mais au complet.

 

Un vrai miracle vu le nombre et la cruauté des bandes de brigands qui infestent la route !

 

Alors que les salutations d’usage traînaient en longueur et que leurs bagages n’étaient même pas encore déchargés, leur chef s’est dépêché de remettre ce pli à l’imam de la mosquée, à ton intention.

 

Personne ne s’étant porté volontaire… Me voici !

 

Cela fait longtemps que j’observe ta réclusion.

 

A chaque fois que cela a été le tour de notre famille de subvenir à ta pitance, j’ai accompagné tantôt ma cousine, tantôt ma tante.

 

L’unique occasion ratée fut celle où la magicienne a insisté pour se substituer à notre “tour de gourde”.

 

Je n’avais que 8 ans à l’époque, ce qui a grandement facilité la mission d’espionnage que me confia ma mère, follement soucieuse d’être au courant des moindres va et viens de cette vénérable guérisseuse, autant révérée que redoutée.

 

Curieuse randonnée qui reste imprimée dans ma mémoire au delà de l’enfance !

 

Alors qu’elle était sortie de mon champ de vision, j’avais commis l’erreur d’imaginer que vous aviez, pour une fois, lancé la corde à cabbat de l’autre côté de votre pic.

 

Bondissant de rocher en rocher avec la discrétion d’un bouc, je la cherchai en vain des heures durant, espérant l’entrevoir  à chaque instant revenir sur le sentier, arque boutée sur sa canne d’ivoire.

 

Être rentré bredouille ce soir là m’est resté à ce jour en travers de la gorge.

 

J’entendais à peine le jeune homme parler, plongé que j’étais dans cette lettre à l’écriture reconnaissable entre toutes.

 

Ma sœur !

 

Elle qui avait jalousement veillé, de longues années durant, à ce que nul ne me dérange en mon ermitage.

 

Elle que tous les sages plaçaient en haute estime pour ses qualités et sa retenue légendaire.

 

Ma sœur m’appelait à présent à sa rescousse en des mots brûlants d’indulgence…

 

Je ne t’en voudrais nullement si tu choisis de nous abandonner à notre sort… J’aurais dû t’écouter quand il était encore temps… Maintenant, c’est trop tard, un après l’autre, tous les mâles se sont sacrifiés pour protéger notre abri… Si tu viens, prends garde aux femmes… Ici, elles sont revenues à l’état sauvage et s’attaqueront à toi sans hésitation. Je t’aime.

 

On voyait au papier froissé et à la calligraphie précipitée que ses lignes avaient été écrites en urgence sur un coin de table.

 

Elle terminait en implorant La Miséricorde du Très Haut pour son bébé de 6 mois et l’ensemble des Croyants.

 

Je me souviens d’elle et de sa maudite accoutumance aux boîtes branchées et aux soirées débridées.

 

Quel changement ! La pluie de météorites avait fait germer la foi là où on l’attendait le moins !

 

Je ne prêtai aucune attention à l’air ébahi de l’orateur en herbe assis à même le sol devant moi.

 

Il semblait subjugué par l’aura rougeâtre du soleil esquissant une couronne étincelante au sommet des reliefs tourmentés de la chaîne de montagnes.

 

Dans mon cœur surgissait la brocante de mes souvenirs d’enfant.

 

Je revoyais ma petite sœur pouffant de rire derrière un divan, toute pétillante de cette malice qu’on ne saurait rejeter.

 

Avais-je vraiment le choix ?

 

Je m’étais fait le serment de ne plus jamais fouler d’autre sol que celui de mon refuge.

 

Les desseins de Dieu sont réellement impénétrables…

 

Si la descente aux enfers s’était déroulée sans chute notable, l’essentiel des mauvaises surprises m’attendait sur ma route vers la cité où, aux dires des fuyards rencontrés par mégarde, quelques îlots de civilisation résistaient encore à la débâcle.

 

Après moult détours et haltes d’observation,  ma trajectoire de sécurité m’avait mené à l’orée des anciens bidonvilles jouxtant les quartiers résidentiels.

 

Partout, la dévastation rivalisait avec la majesté du ciel, comme indifférent à ce qui se passait ici bas.

 

Pour défendre leur place à l’ombre, les bandes de chats d’égouts combattaient en rang serré des nuées de rats suralimentés.

 

Les rares silhouettes aperçues détalaient à toutes jambes dés que je faisais mine de m’en rapprocher.

 

Elles abandonnaient les tas d’ordures à l’équilibre précaire pour se terrer entre les décombres pullulant de sinistrés en haillons.

 

J’avais donc continué de marcher, l’outre d’eau en bandoulière et les sens aux aguets, en me guidant instinctivement vers le seul endroit que j’espérais abriter ma sœur et sa famille.

 

Je me demandais, tout en guettant la moindre menace, quelle pouvait être cette raison si puissante qu’elle les avait empêchés de fuir.

 

Monte, je te dis ! Tu cours à ta perte si tu restes ici … La nuit tombe…

 

Je restai immobile l’espace d’un instant qui me sembla suspendu dans le temps.

 

Cette femme au regard démoniaque m’inspirait le pressentiment que tous les dangers potentiels de la rue ne lui arrivaient pas à la cheville.

 

Absorbé par mes pensées, je ne l’avais pas entendu se rapprocher alors que chaque pneu de son véhicule tout terrain aurait pu aisément me terrasser en m’aplatissant sur la chaussée.

 

Donc, c’est qu’elle me veut vivant !

 

Cela se voit que tu es étranger… seul un fou se risquerait ici désarmé… Je te laisse le choix, mon lit ou la bande d’adolescentes en chaleur qui t’attendent au coin de la rue.

 

Joignant le geste à la parole, elle pointa un pistolet mitrailleur de marque Uzi  et arrosa abondamment l’avenue de balles tirées au hasard.

 

C’est le moment, me dis-je, en lui plantant mon poignard en plein cœur tout en inspectant la jauge du réservoir pour éviter de croiser à nouveau son regard noir.

 

J’avais besoin de son 4X4 au point de commettre un génocide si nécessaire.

 

Elle s’affaissa dans un gémissement de surprise et termina sa lugubre existence sur le trottoir, livrée en pâture aux meutes de chiens enragés.

 

Je démarrai en trombe et roula à tombeau ouvert jusqu’au seuil de l’immeuble qui m’avait vu naître.

 

Le faisceau des phares habillait l’édifice d’une allure fantomatique qui exacerba mes doutes quant à d’éventuels survivants.

 

Arme au poing, je descendis du véhicule et m’engagea prudemment dans l’allée qui menait à la résidence.

 

Pas âme qui vive au rez de chaussée, le sol était jonché d’ossements et de vêtements en lambeaux.

 

Abandonnant toute réserve, je me mis à siffler la mélodie avec laquelle j’avertissais autrefois ma sœur de l’arrivée de notre père.

 

Presqu’aussitôt, un trait de lumière vacilla entre les volets d’une fenêtre au 4ème étage.

 

La frimousse d’un jeune garçon me dévisageait sans crainte, il me ressemblait étrangement.

 

Je le hélai tout en observant les alentours avec une inquiétude croissante.

 

Ce n’est qu’en voyant apparaître le visage illuminé d’espoir de ma sœur que je sentis que l’issue était proche.

 

Quelques minutes plus tard,  elle, son bébé et le garçon sortirent de l’immeuble en courant vers moi.

 

L’étreinte fut aussi longue qu’un tunnel en Suisse.

 

C’est en de pareils moments que l’on apprend que le silence est porteur de bien plus de vérités que la parole.

 

Je n’osai pas m’enquérir du destin connu par nos voisins ou le reste de notre grande famille.

 

J’arrivais à temps, les vivres étaient épuisés depuis plusieurs jours et rien n’indiquait un retour rapide à l’ordre.

 

Nous parcourûmes sur les chapeaux de roues le trajet vers la montagne la plus proche.

 

Elle ne cessa pas de regarder l’arme posée sur mes genoux tout en berçant son bébé que les nids de poule n’avaient pas réveillé.

 

Son front était barré de rides malgré son relatif jeune âge.

 

De temps à autre, elle se retourna vers la banquette arrière où le jeune garçon s’était endormi après avoir mangé et bu quelques victuailles et boissons dénichés dans le coffre de la défunte chasseresse.

 

Nous pressentions tous les deux que le plus grand des périls nous attendait à l’arrivée au village.

 

Les précédentes années de paix n’avaient été rendues possibles que par le maintien de relations étroites entre les clans à l’intérieur de tribus régies d’une main de fer par des sages élus.

 

 A présent que les familles avaient éclaté en morceaux, l’arrivée du chaos était imminente.

 

Seules les plus fortes resteront.

 

Pour achever l’histoire.

 

Encore un moment.

 

Entre filles.