Continuer à marcher comme si de rien n’était ?

 

Passer son chemin sans se retourner… En sifflotant ?

 

Sur le bas côté de la route défoncée, aux chaussées naguère plantées de pins altiers, la foule suppliciait à la chinoise un pauvre fou accusé à tort d’avoir jeté un sort aux maigres troupeaux de cette contrée accablée par une disette interminable.

 

Il n’y faisait pas bon en effet de jouer aux fées et d’être suspecté de magie ou de sortilèges.

 

Saisis d’une terreur primitive devant l’hécatombe de victimes et leurs cortèges macabres, les chefs de famille, anéanti(e)s, sombraient dans l’hystérie et la violence aveugle à la vue du moindre croûton de pain, même rassis.

 

J’étais presque hors de portée de voix lorsqu’on m’apostropha … « Eh toi ! Là bas ! »…

 

Dés cet instant fugace, je sus que la sueur pouvait également être glacée.

 

Sous mes haillons, elle me labourait l’échîne avant de sillonner, entre mes omoplates subitement crispés, vers ma ceinture de fortune.

 

Je restai pourtant impassible  en me retournant vers cette voix arrogante mais je cessai néanmoins de chantonner car, à l’évidence, même les dément(e)s ne pouvaient se parer de folie pour prétendre avoir la vie sauve.

 

Me forçant à rester de marbre, je mesurai la distance qui me séparait de cette foule en furie en recherchant du regard celui qui m’invectivait.

 

Le crâne dégarni, l’individu faisait dans la soixantaine révolue, mais ce sont ses yeux porcins trop bas perchés sur des favoris démesurés qui retinrent mon attention.

 

« … Oui, toi ! … La mort et le chaos règnent en maîtres et tu chantes ? ».

 

Soupesant la présomption menaçante qui suintait d’entre ses paroles tout en veillant à ne pas perdre des yeux le moindre de ses mouvements, je lui répondis avec autant d’aplomb que me l’allouait cette tragi-comédie… 

 

« …La joie aurait-elle été sacrée hors votre loi  pour que tu imagines pouvoir m’empêcher de rire à tue tête si je m’en avise ?… ».

 

« … Et insolent  avec ça ! Saisissez vous de ce mécréant qui ose se moquer  !… »

 

Hurla-t-il à l’intention des sicaires qui finissaient frénétiquement de dépecer le corps de leur victime à présent méconnaissable.

 

L’inquiétude me gagna brusquement à la vue de l’auréole rouge écarlate qui déformait la bouche de certain(e)s d’entre eux(elles) comme du rouge à lèvres dégoulinant sur le menton d’un clown pleurant dans sa loge un spectacle trop intense.

 

Prenant à contre cœur mes jambes  à mon cou, j’en oubliai la faim atroce qui me rongeait la panse, car mon souci, désormais, était d’échapper au destin réservé à ce malheureux.

 

Je cours déjà vite à l’accoutumée, pour le plaisir s’entend ! 

 

A la “belle époque”, je m’appliquais à trotter quotidiennement pour maintenir ma forme à son meilleur niveau.

 

Un souvenir qui s’effaçait maintenant de ma mémoire au fur et à mesure que je me sentais pousser des aîles dans le dos.

 

Tandis que, la bave aux babines,  les molosses lancés à mes trousses peinaient à grignoter mon avance, les balles me sifflaient aux oreilles, poursuivies par leur écho sur les flancs de la montagne qui s’étalait couverte d’arbres devant moi.

 

Le son feutré de mes pas au galop tranchait avec le frou frou des ricochets qui labouraient la neige comme des indicateurs de l’échappatoire à viser.

 

Il y a de cela encore si peu de temps, nous nous estimions  « civilisés »…

 

Puis, sans opposition manifeste, les pogroms de femmes et enfants  se sont vulgarisés au point que rapidement plus personne ne s’intéressa aux motifs qui avaient favorisé une décadence aussi spectaculaire sur un échiquier mondial pourtant balisé et banalisé.

 

Le Mal était fait à grande échelle, même l’uranium s’était appauvri à cet effet et le peu d’ « espérance invétérée» qui persistait encore à respirer sous le ciel de ces parages est en train de courir pour ne pas mourir sous des tortures insoutenables.

 

Heureusement, je connais comme ma poche cette forêt dont l’orée ne se rapprochait pas assez vite à mon goût.

 

En son sein  « vit » le plus impénétrable des ermites, dans une réclusion et un ascétisme qui durent depuis des décennies.

 

Je me souviens de son extrême réticence à recevoir la visite des promeneurs égarés parce qu’assez hardi(e)s pour s’enfoncer aussi loin dans cette forêt majestueuse que tous s’accordaient à qualifier de « maudite » en des temps où, pourtant, rares étaient ceux et celles qui croyaient à ces « sornettes ».

 

Ses paroles douces insufflaient une fontaine d’espoir à ses invité(e)s, « …demain ne peut être tel qu’aujourd’hui car rien ne demeure égal à lui-même… », ses murmures subjuguaient l’auditoire qui finissait par croire en des lendemains qui déchantent et prenait, dés leur retour, les dispositions qui s’imposaient pour s’exiler loin de ces cités promises à un déclin barbare.

 

Sauf moi…

 

Je suis resté tant que les nouvelles me confirmaient que, Lui, n’était pas parti et, de temps à autre, je quittais avec plaisir le rebord de ma fenêtre pour m’enfoncer à sa rencontre entre les troncs de cette forêt mystérieuse.

 

C’est ainsi, qu’un beau jour de solstice d’été, je réussis à le convaincre d’accepter une compagnie, non sans moult élucubrations sur les bénéfices escomptés de cette conjugaison.

 

Et depuis ce jour béni, Celle qu’on a ensuite surnommée « La Loveuse », une ancienne voleuse reconvertie à l’Amour, ne l’a plus jamais quitté, cajolant ce « vieux fou » comme la louve ses romains.

 

Dans ma fuite éperdue, je n’avais aucune pensée pour la morsure du froid ou mes pieds nus écorchés; là bas je trouverais le salut et seuls quelques mètres me séparaient encore de la crevasse salvatrice.

 

Presque entièrement camouflée par les branchages de bois mort recouverts de neige poudreuse, elle dissimulait la gorge d’un canyon où toute chute signifiait la mort.

 

Je bondis avec l’énergie du désespoir au dessus de son emplacement présumé et ce n’est qu’au contact du sol que je respirais à nouveau de soulagement alors que me parvenait la voix lointaine du meneur d’assassins leur intimant l’ordre de cesser le feu.

 

Derrière moi, les aboiements rageurs des cerbères s’étaient mués en une colonne de gémissements plaintifs qui plongeaient vers le fond  de la faille.

 

Sans la moindre idée de retour, j’abandonnais à son sort ce monde d’une ignoble folie où il n’y avait désormais de place ni pour la raison ni pour la passion.

 

Les tenanciers de ce Nouvel Ordre avaient embrassé une foi sanguinaire qui bannissait et réprimait sans rémission tout sentiment ou expression d’humanité.

 

Leurs sentences irrévocables étaient fondées sur la délation et sur des aveux extorqués au moyen du chantage et de la mutilation.

 

Leur credo, d’un cynisme implacable, s’infligeait en palliatif idéologique à la famine : «  Il est illusoire d’asseoir un quelconque espoir sur le mensonge de l’Evolution. Beaucoup trop lente, celle-ci ne s’achève jamais dans les délais impartis aux espèces dominantes qui se sont succédées sur Terre ».

 

A la faveur de la déliquescence quasi universelle engendrée par la faillite des Etats Nations, ces sbires prônaient la révision de la modernité et ont précipité l’Apocalypse en jouant aux charlatans avec leurs scalpels, bistouris et ”opérations chirurgicales” .

 

L’ascète avait  été dés lors contraint de recevoir un nombre croissant de “réfugié(e)s psychologiques” et assumait stoïquement son rôle de “passeur extra lucide” vers les contrées paisibles de l’Afrique où, curieusement, les “authentiques” sorcier(e)s circulaient sans être aucunement inquiétés.

 

On ne savait ni comment ni quand il décidait du moment de chaque passage, nous contentant d’en deviner l’imminence en le voyant se séparer de l’ombre de sa compagne et s’isoler à distance respectueuse de nos regards inquisiteurs.

 

On se contentait alors d’épier sagement son retour en rêvant de notre tour, enviant ceux et celles qui avaient déjà emprunté le couloir qu’il ouvrait par magie au travers du tronc d’un chêne foudroyé.

 

A présent que le chemin s’escarpait progressivement avant de complètement s’évanouir entre les buissons, je me sentais gagné par une douce sérénité, me surprenant à siffloter une mélodie de renouveau improvisée que le vent se chargeait aussitôt de disperser dans l’univers de l’oubli.

 

Séjourner à l’abri du soleil, le plus loin possible de ces cohortes sauvages, quitte à simuler le plaisir au cours de parties de courses de coccinelles, tel était à présent mon unique et ardent souhait.

 

Et cette si chère Loveuse, reconnaissante, réussira bien un jour à Le convaincre de nous rejoindre là bas !

 

Une fois qu’il n’y aura plus personne à sauver, le passage vers les Territoires de La Paix s’ouvrira une dernière fois….

 

S’Ils ne nous font pas la farce de rester seuls tous les deux dans cet enfer.

 

Encerclés par ces chasseurs aux oripeaux maléfiques et faméliques…