” Qu’est ce que tu fais encore là à cette heure ci ? ” me tançaient ses moustaches narquoises de rat gris dont l’aura restait perceptible dans cette nuit sans lune.

” Tu m’as laissé sur ma faim hier avec ton Histoire des Cirques à la Shehrazade… Finis la une bonne fois pour toutes et crève… Ma terrasse a besoin d’un lifting et tous tes trous me bouchent cette perspective ! “

” Pas avant que tes pieds ne m’aient libéré le passage vers mon terrier…” me défia-t-il de ses minuscules yeux rougeâtres.

Faisant mine de me replonger dans ma contemplation de la voûte céleste pour transférer la négociation sur le terrain du chantage, ma ferme résolution s’effritait pourtant sous les coups de boutoirs de ma curiosité viscérale.

Une dernière tentative en “mode factice” avant de passer au “mode fromage”… ” Tu as vieilli mon gras ! Plus aucun trou hormis celui ci ne te laisse passer désormais… Quiconque t’en voudrait saurait où t’attendre… Si ce n’était notre si vieille amitié !”.

” Sois ironique, sardonique ou sarcastique si ça te chante… La Grande Roue tourne sans faire de ristourne à personne, que tu sois au fin fond du Canada à savoir sans le voir que le soleil est bien là, au dessus de la brume, ou que tu sois gladiateur certain de sa perte en son arène et que tu lui offres ta peau à recuire encore une fois…”.

” C’est bon , n’en rajoute pas et économise ta bave pour me finir cette histoire. Tiens ! Déguste moi d’abord cette friandise, c’est de bon coeur… Vas y tant que le couple de faucons dorment sur leur antenne GSM !”

” Et tu crois acheter mes secrets avec ces pelures de gruyère déjà racornies ?? N’est ce pas toi qui m’as enseigné que, chez les vôtres, “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras” ?… Je veux la souris que tu m’as promis hier ! Rien de moins ! Ni espèces sonnantes et trébuchantes ni tes “feuilles en couleur” saturées d’encre de chine toxique… Le dernier qui y a goûté en a gardé un arrière goût de chtroumf… Voilà pourquoi on a déserté vos banques !

” Oui oui, ni replette ni belette et avec la plus longue des queues roses, n’est ce pas ?… Pendant qu’on y est, ses yeux, tu les voudras verts ou bleus ??… Attends, ne t’en vas pas, c’était pour rire !”

” Amène moi ma dulcinée et sans entourloupette. Même aveugle, je fais encore la différence avec une peluche… Et maintenant, enlève ton pied ou je retourne dans ma gouttière !…”

Repliant prestement mes jambes tout en lui larguant son dîner qu’il recueillit en déboulant vers son antre, mon imagination l’y précèda comme pour mieux l’y pétrir par manque d’espace.

Vu qu’aucun moyen de le faire parler n’était à portée de main, tant ma curiosité somnambule que la nécessité d’éviter ce destin proxénète m’inspirèrent un détour praticable pour pénétrer ce Fort Knox étanche à toute pénétration frontale.

Mais d’abord attendons que sourde l’ultime trait de conscience entre ces longs cils d’ébène et que ce vieillard solitaire sombre dans un profond sommeil…

Pour, d’une cinglante provocation sonore, hérisser, tel un phare surplombant Le Cap Horn, les poils de sa mémoire plissée en accordéon…

tellement facile de vitupérer :…”Garde la toi ton Histoire des Cirques à dormir debout… Une souris ! Non mais ! tu veux faire ta fine bouche ? En plus, espèce d’obsédé, y a pas assez de place pour deux dans ton trou !”…

Et comme prévu, sa réaction échappa au contrôle de son esprit retors et assoupi…

Son subconscient se cramponna à cette mémoire convoitée mieux qu’un naufragé à son radeau de fortune.

Le foisonnement conséquent de rayons gamma m’indiqua la voie de la zone à razzier, celle des saltimbanques gesticulant la peur au ventre, des acrobates défiant la pesanteur sans filet, des haut voltigeurs amoureux de chute libre… Celle des ménageries, des cages aux fauves, des clowns d’un soir marchands de farce et attrapes au matin, des mutants bannis sans aucun droit de cité…

Là, sous mon scalpel de praticien de la photophonie rayé de tous Les Ordres, une microscopique glande, repliée sur elle même derrière les barorécepteurs, vibrait sur une fréquence radio active qui n’avait plus de secret depuis belle lurette pour le “Pirate des BP ” (Bandes Passantes).

Petite ? Certes ! Quoi que bien plus puissante que l’immense antenne hébergeant les faucons !

Un rien au toucher, au mieux dodelinante.

Dans un décor “ni son ni lumière”, l’Histoire s’y offrait nue en un instantané haut en couleurs.

Cette BP, si coutumière de mes déplacements clandestins, receuille et entrepôse en lieu sûr tous faits, expériences, perceptions des évènements, toutes mémoires ou souvenirs autres qu’incolores, inodores ou indolores de l’ensemble des espèces aérobies ou anaérobies soumises au règne électrique de La Vie… Tout bruissement de feuilles entendu, toute esquisse vue des embruns s’exilant des vagues pour viser le ciel… Tout ce qui a consommé l’opportunité d’Être et de Paraître…

Grâce à ce rat, se réjouissant par anticipation dans son sommeil de ses futurs ébats avec une compagne promise mais non dûe, le volet le plus opaque de l’histoire rocambolesque des cirques allait enfin être mis sous ma ” lunette hyperthalamique” !

L’étude a débuté in vivo dans les années ‘70 à la fermeture de l’unique Institut de Recherches Sociologiques Marocain. Fallait bien trouver quelque chose pour freiner des 4 fers tout en rongeant ses brides !

C’est l’observation in situ des fêtes foraines de cette époque, nomadisant entre les principales villes, squattant souks et villages, qui a motivé la poursuite de la notation des comportements humains en situation de liberté provisoire.

Pourtant ! Racheter ce rat à son maître, sans domicile fixe depuis la mort de ces cirques, fut une tâche autrement plus ardue qu’elle ne l’aurait été au Chili ou en Argentine… L’héberger sur notre terrasse releva du défi à la gente féminine qui se considéra injustement privée de vue panoramique sur l’Océan Atlantique…

On surnommait son métier d’alors le Jeu d’ “El Haj El FAr” sans même avoir pris le soin de consulter ce pauvre rat sur son accomplissement du pélérinage.

Comble de l’esclavage, mon rat attendait dans un seau fermé la fin des pronostics tandis que l’androgyne “Ch3iba” tâtait tantôt l’arrière train des spectateurs tantôt une toute aussi molle autre partie… En préambule mercatique à une soirée torridement marquée par l’absence de toute actrice ou spectatrice.

Claustrophobe par nature, il m’avait déjà révélé ses prouesses et sa diligence à saisir les instructions et les tricheries du Maître du Jeu… ” Si j’agite trois fois le seau, c’est trente, si je cogne ensuite 3 fois, ça fait trente trois… T’as pigé ? 33 ? Quand j’ouvre le seau, tu cours rentrer dans le trou n° 33… Comme je t’ai appris… trompe toi et tu es bon pour servir de dîner au chat !…”

Alors ce rat a dû, pour sauver sa peau, apprendre d’abord les chiffres pour pouvoir ensuite tricher infailliblement. C’est donc avec la conscience tranquille qu’il avait débuté  son “Apologie de la bêtise humaine” qu’il s’entêtait à ne pas vouloir finir sans contrepartie charnelle.

D’acerbe encore hier en lui lançant … ” Menteur ! comment as tu pu réussir à vivre ces évènements qui remontent à plus de 30 ans ? Impossible pour un rat !”…  Vite ridicule en apprenant la duperie du vieux maître du jeu qui m’avait refilé au prix fort l’arrière petit fils du vrai acteur… Inquisiteur enfin en écoutant cette glande réciter l’histoire accumulée par les générations disparues.

Tout en grinçant des incisives sur l’ex-poupée offerte en sacrifice le jour de son transfert vers son nouveau domicile (et qui ne le quittait plus depuis), “mon” rat m’avait tout de suite avoué la supercherie

 C’est l’histoire de l’un de mes ancêtres ou simplement congénère.

Au cours de notre gestation, nous recevons en héritage l’ensemble de la mémoire acquise par notre espèce depuis l’origine des temps.

Vous appelez cela “l’instinct”. 

Dés notre naissance, de même que nous continuons à recevoir, comme l’eau qui raconte les rochers léchés sur son passage, des signaux émanant de la rencontre de centaines de milliards de nos semblales avec l’environnement externe, nous émettons également nos propres expériences sur le blog des”Rats vivants”, notre mémoire et conscience globales où chacun(e) puise passivement les nouveaux avertissements et instructions vitales pour l’espèce…

Tu n’as jamais entendu parler de nos suicides collectifs en Mer du nord ??

Tu ne sais pas comment on fait pour quitter simultanément tout navire avant son naufrage alors que son commandant n’entend rien des ultrasons de notre frère qui crie à la voie d’eau sous le pont .

Comment donc crois tu que sans sa flûte damnée ce magicien aurait pu réussir à tous nous extirper de la cité d’Oz pour nous noyer ensuite dans le lac  ??

Benêt va !  C’est pourtant du “basic instinct” ! Regarde donc l’entente harmonieuse que trahit le vol des nuées d’oiseaux ou la cohésion impénétrable de la course des meutes… Plonge et admire l’élan synchrone de millions de poissons nageant “comme un seul homme”… Guette le retour vers leur ruche attaquée de ces abeilles qui vaquaient à leur butinage un infime instant avant l’alerte sur leur Blog…

Ce qui concerne l’espèce doit être mis en lieu sûr de façon à nous dispenser d’écoles, de la lecture de bibliothèques vulnérables aux incendies et inondations et des caprices partisans d’enseignant(e)s mêlant didactique et idéologie en la plus hermétique des phraséologies.

Pour le reste, rubrique nécrologique, naissances, mariages, contentieux territoriaux,  migrations,… On a le choix… Le jour, on laisse sur place nos messages et indices, odeurs et déjections… Nos frères des champs se chargent de la diffusion médiatique… La nuit, nous utilisons, à travers un traité multiséculaire, la logistique aéroportée des pilotes de moustiques pour toutes les informations confidentielles à transmettre en intraveineuse. 

C’est grâce à ces réseaux que je peux, sans avoir à le vivre ou à le voir, rire du dresseur que dévoraient ses fauves dans une cage rebelle à toute intrusion salvatrice.

C’est également grâce à l’unicité de notre mémoire collective que j’ai su que c’est sa maîtresse, trompée avec l’avaleuse d’épées, qui a remplacé à son insu l’élixir de répulsion à base de phéromones de putois par de l’urine de cheval en rut. Les lions et tigres ne sentaient plus que sa chair fraîche malgré ses coups de fouet désespérés.

Et si tu veux continuer sur le registre des farces anonymes, au moment même où je te confie ces évidences ordinaires que ton genre a complétement oublié depuis la mort du Roi Salomon qui parlait aux oiseaux et écoutaient les fourmis,  mes congénères fuient à toutes pattes les prémices du séïsme visant le centre ville de San Francisco tandis que d’autres prolifèrent confortablement sous Alger en se gaussant de la prochaine fuite dramatique de gaz algérien sous New York City…”

C’était là que mon rat avait délibérément choisi d’interrompre son récit.

S’opposant à mon exploration intrusive à partir de cette terrasse promise à une ascension prochaine, un halo de rayons à la verdeur de sang de sirène tentaient de dissimuler les souvenirs qui s’échappaient en saccades du point de connection du rat endormi avec cette fameuse Bande Passante qui, quant à elle, ne dormait jamais…

Faisant fi des éclats et de la magnificence des oeuvres et existences humaines, elle défilait ses archives en projetant tour à tour les témoignages des rats espionnant  les mouvements des chats de Darius ou Pharaon au coeur de leurs palais, les talents oratoires d’Alexandre ou des tribuns de Rome, le dernier regard suppliant des chevaux de guerre inhumés vivants avec leur maître Scyte ou celui des femmes indous précipitées vives sur le bûcher de leur défunt mari, la fuite éperdue des rats devant des Parisien(ne)s en pleine famine ou les charettes à bras bourrées de billets de banque dans un Reich qui ne valait plus un Kopeck, le rire démoniaque des commanditaires et profiteurs de ” l’Emprunt Russe ” et les monologues monotones d’Adolf dans sa cellule austro-hongroise …

Si cette projection d’images subliminales était parfois rendue floue par la vitesse des fuites et feintes devant des chats persans suralimentés et blasés de caresses impériales, en revanche les estampilles et cartes postales placées entre chaque chapitre d’un ” Mein Kampf ” en cours de rédaction étaient suffisamment prophétiques…

Si réelles qu’elles se logeraient sans peine dans l’actualité d’un nouveau millénaire empreint de la nostalgie fasciste de “dominant(e)s” gominé(e)s et tellement en manque de “dominé(e)s” qu’ils ont fini par baisser leur masque de bienfaisance sur tous les continents pour pouvoir arracher la plus grande part du gâteau sorti du four en même temps que ce si rusé  “Emprunt des US”…

Ce nouveau raid mental achevé sans indignité ni déchéance et quelque peu las de cette recherche vaine du trésor de Crésus, mes jambes m’emportèrent à travers ma terrasse vers la porte menant aux escaliers.

De toutes façons, nulle trace ne me parvient de ces Lunes ou de ces Soleils réfugiés dans les coeurs des Samuraï marocain(e)s au Québec ou en Suède… A quoi bon insister davantage ? 

Hmmmm ! Mais quel parfum d’Eden soudain que voici ?

Grimpant voluptueusement les marches, sa main gauche caressant la rambarde tandis que sa droite relevait de deux doigts délicats le bas de sa djellaba turquoise, ma dulcinée me questionnait d’un regard amène et engageant…

” Mon cactus en burnous a-t-il enfin fini son escapade ? “…

” Une dernière mission ma puce… Avant d’aller nous coucher, allons d’abord nous moquer de notre chat qui cherche toujours la larme à l’oeil ces pelures de gruyère qu’il était si convaincu d’avoir dérobé à toute convoitise “…